Carnet de terrain : l’été des renards
L’été impitoyable a enfin lâché prise, mais l’automne n’est pas synonyme d’apaisement pour les goupils. Flash-backs champêtres.
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30 août – Enfin des brumes matinales. Quelques jours de vraie pluie ont humidifié les premiers centimètres de sol. Le paysage ressemble à une terre de geysers : des fumerolles s’élèvent ici ou là sous les rayons du soleil levant qui perce déjà, tout puissant. Le renard est là, fidèle à sa parcelle. Silence de plomb. Ce matin, il inspecte le talus un peu plus vert, ponctué de fleurs d’ombellifères et de chicorées tenaces, à la limite de la clôture barbelée.
Une bande de corneilles effrontées lui emboîtent le pas en voletant de piquet en piquet. Leur plumage en désordre rajoute une touche d’espièglerie à leur gang, avec un certain effet comique. Pas grand-chose à se mettre sous la dent pour le carnivore émacié, même pas un casse-croûte de sauterelles ou de larves de grillons comme il lui arrive de s’offrir à cette saison. La terre grillée ne facilite pas la vie des corvidés non plus. Sont-ils prêts à dérober, en bande organisée, la première proie du canidé ? La fable serait vengée…
Lire aussi : renards et blaireaux partagent parfois les mêmes terriers
Au même endroit, mi-mai, 6 h 30 – La renarde remonte le pré, la gueule chargée d’au moins trois micromammifères. Probablement des campagnols des champs, particulièrement abondants cette année si j’en crois nos déboires au potager… Elle file droit, trottant avec le pas décidé et le regard alerte de celle qui a un précieux butin et une mission de vie. Elle revient de la parcelle de céréales et se dirige dans la forêt claire sur pelouse, fleurie d’aubépines, sous un concert de fauvettes et rossignols. Ses petits l’attendent 200 m plus haut, au fond d’une doline partagée avec les blaireaux.
20 septembre, fin d’après-midi – Assise contre la lisière buissonneuse, la bête est à peine visible. On dirait qu’elle sait jouer avec l’ombre portée des arbustes pour s’insérer parfaitement dans ce clair-obscur. C’est parce que je connais ses habitudes que je l’ai repérée. Mais je triche, j’ai des jumelles. Si j’étais aussi naturellement dénué d’artifices qu’elle, ma seule vue n’aurait pas capté son stratagème. Je la soupçonne de croquer des cenelles rougeoyantes à portée de mâchoires. Les baies sont maigres cette année, mais tout est bon à prendre. Ce n’est pas étonnant pour ce carnivore à tendance omnivore : il suffit de voir ses crottes farcies de noyaux ! Mais c’est rare de l’observer sur le terrain. Soudain, un coup de feu claque au bord de la rivière ! Puis deux autres. Des chasseurs ont remarqué le mouvement migratoire de grives musiciennes, entamé en début de semaine, et ont décidé de stopper net leur aventure. Le renard détale immédiatement à couvert.
Combien de congénères a-t-il déjà perdus sous les plombs cette saison ? On parle de 500 000 renards tués chaque année en France et plus de 20 000 en Suisse. Imaginer un demi-million de goupils alignés au sol me donne des frissons : cela relierait Berne à Paris !
Au même endroit, début juin, 5 h 45 – C’était prévisible, la famille renard profite de l’aube tranquille. Mais l’heure est plutôt aux cabrioles et aux courses-poursuites qu’à la chasse avec maman. Les trois renardeaux n’ont que faire des règles de bienséance. Je crois entendre des jappements aigus parmi la partition des grillons. La renarde se toilette, à demi couchée, alternant coups de langue opiniâtres sous la cuisse et coups d’œil attentifs dans ma direction.
Je suis assez loin pour ne pas perturber complètement la scène, mais j’admets qu’étant repéré, ce que j’observe n’est plus tout à fait aussi spontané que ce que j’espérais. Cela me fait néanmoins plaisir de pouvoir observer cet animal tout près de chez moi, sans inquiétude en arrière-pensée. En effet, ces dernières années, le mois de juin était synonyme de drames au poulailler. Un constat largement partagé alentour, au point que la moitié des détenteurs de poules au village ont abandonné l’idée d’élever des volailles. Le renard était décidément trop malin, trop patient, trop déterminé.
Si je suis serin ce matin d’été, c’est que je suis nettement plus confiant dans la sécurité de l’abri et l’installation du grillage qui protègent désormais Plume, Noisette et Blanche-neige. Mon piège photo n’a détecté aucun prédateur en trois mois, je touche du bois.
22 septembre, midi – Un renard passe dans le jardin, sur sa piste habituelle qui le mène chez la voisine, puis, de fil en aiguille, vers une de ses cachettes secrètes que je pense être parmi les habitations. Les maisons secondaires inoccupées en hiver, avec parc arboré, semblent stratégiques. En période de chasse, je soupçonne en effet le renard de se sentir plus tranquille au milieu du bâti. Il a compris qu’aucun coup de fusil ne résonne dans un environnement urbanisé. Je me souviens d’ailleurs de cet individu, blessé à une patte arrière, qui venait dormir l’hiver dernier au pied de notre pin sylvestre. C’était intrigant et touchant de voir que, dans sa détresse, il trouvait refuge et confiance près de nous. Un beau jour, il a péri dans son sommeil, et nous l’avons retrouvé gisant, lové contre le tronc. Il y est toujours…
Au même endroit, mi-juillet – Je ne retrouve qu’un renardeau dans la parcelle habituelle. Il déambule, haletant sous une température anormalement élevée, accompagné par les cris flûtés des guêpiers. Je ne sais pas ce que la famille est devenue, mais je sais que la route a pris la vie de nombreux animaux cet été. Déjà deux martres en un mois juste en contrebas. Un blaireau et un renardeau aussi. Rapportés à l’échelle du pays, ces quelques constats fortuits donnent le vertige.
Comme par grand froid, j’ai l’impression que les bêtes sont moins vives par temps caniculaire. Et la quête d’eau change leurs habitudes de déplacement, aussi bien en termes d’espace que de temporalité. Ces deux lièvres qui remontent de la rivière en pleine journée pourraient corroborer mon ressenti. C’est d’ailleurs une bonne année pour l’espèce, j’en vois partout.
“Combien passeront l’automne et l’hiver sains et saufs ?
„
Ils n’ont rien à craindre du renardeau qui paraît bondir sur de petites proies mobiles devant lui. Des rongeurs ? Un ami m’a confié que, selon ses observations, les campagnols ne tiendraient plus sous terre par ces fortes chaleurs et sortiraient en journée pour ne pas cuire. Et les renards seraient incités à chasser en plein cagnard.
Combien vivent dans un rayon de 5 km ? Je me pose souvent la question. Combien passeront l’automne et l’hiver sains et saufs ? Comment résisteront-ils à tant de carabines, aux bolides à quatre roues et aux maladies ? Le renard n’est-il pas un symbole incontestable de résistance dans la nature qui nous entoure ?
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Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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