Colle, membrane imperméable : voici comment nos ancêtres utilisaient le bouleau
Grâce à son écorce hors pair, l’arbre blanc a été une source de créativité, de bien-être et de survie pour nos ancêtres pendant des lustres. Voyage dans le temps avec l’archéologie expérimentale.
Grâce à son écorce hors pair, l’arbre blanc a été une source de créativité, de bien-être et de survie pour nos ancêtres pendant des lustres. Voyage dans le temps avec l’archéologie expérimentale.
Alpes de l’Ötztal, une journée d’été il y a 5 300 ans. Un homme dans la quarantaine passe un col à 3 000 m d’altitude. Cheveux bruns battus par le vent, regard noisette déterminé, il progresse difficilement sur un glacier. Un embryon de feu l’accompagne : dans une boîte en écorce de bouleau sommeillent des braises encore fumantes, enveloppées dans des feuilles d’érable. Dans son carquois en peau de chevreuil, deux pointes de flèches sont soigneusement fixées à leur hampe par du goudron de bouleau. Cette même colle préhistorique consolide sa précieuse hache de cuivre. Témoin de la fin du Néolithique, cet outil marque les débuts d’un grand tournant technologique et socioculturel en Europe, celui de la métallurgie. L’homme stoppe net. Un sifflement fend l’air. La flèche de son assassin se loge mortellement dans son épaule.
Cinq millénaires plus tard, dans la même région sur l’actuelle frontière austro-italienne, deux randonneurs tombent nez à nez avec un cadavre figé dans la glace. Ils ne se doutent pas une seconde avoir découvert la plus ancienne momie d’Europe, ni lancé la carrière d’une future célébrité mondiale. Ötzi sera son nom. Ce miracle de l’archéologie va être analysé sous toutes les coutures durant les trois décennies qui vont suivre. On découvrira entre mille choses qu’il transportait deux morceaux d’un champignon médicinal inféodé aux bouleaux. Il est doté de propriétés cicatrisantes et vermifuges, notamment contre le parasite intestinal dont Ötzi était infesté. L’Homme des glaces en est la preuve : notre relation à l’arbre blanc vient de la nuit des temps…
Franches-Montagnes (Jura suisse), 3 octobre 2025. Un homme dans la quarantaine passe une lanière en fibres d’orme dans une écorce de bouleau à l’aide d’un poinçon en os. Cheveux bruns attachés, regard noisette déterminé, il progresse dans la confection d’une boîte cylindrique. Le geste millénaire est précis et rapide. Giovanni Foletti est archéologue expérimentateur. Il reconstitue toutes sortes d’artefacts retrouvés dans des fouilles préhistoriques, essayant de reproduire les techniques de fabrication ancestrales par l’expérimentation et l’observation des vestiges. Ce manuel de nature n’en est pas à sa première boîte. L’une d’elles, 20 cm de haut, cousue au liber de tilleul, se rapproche du modèle d’Ötzi.
« Comme les aiguilles à chas sont peu fréquentes au Néolithique, et qu’Ötzi possédait un poinçon en os, j’utilise cet outil pour percer l’écorce, même si ça prend cinq fois plus de temps… », marmonne l’artisan assis en tailleur parmi un tapis de bruyères aux couleurs automnales. Le travail de cette matière souple et cassante demande délicatesse et savoir-faire, comme cet arceau de noisetier qu’il insère pour empêcher les coutures de fendre l’ouvrage. La qualité du matériau dépend aussi de l’âge ou encore du milieu où a poussé l’arbre : l’archéologue prélève essentiellement Betula pendula, le plus commun, mais vante par-dessus tout les mérites des variétés ayant poussé en Europe du Nord.
L’arbre aux mille usages
Pourquoi nos ancêtres ont-ils choisi de travailler la peau du bouleau ? « Pour son esthétique, sa légèreté et le fait qu’elle est solide et imputrescible ! », résume la voix chantante de Lara Driscoll, la compagne de Giovanni Foletti. Des boucles châtain encadrent les yeux malicieux de cette céramiste, passionnée de poteries anciennes. Les vestiges archéologiques révèlent un usage omniprésent de l’écorce de bouleau chez les peuples autochtones des régions boréales. Imperméable, elle couvrait de nombreux abris comme les huttes samies ou les tipis et wigwams amérindiens. Ces derniers l’utilisaient même pour leurs canots légers à l’épreuve des rapides. Des peuples russes en cousaient des vêtements et chaussures. L’écorce de l’arbre illuminait aussi le paysage nocturne sous forme de torches imprégnées de résine. Cette matière papyracée a même recueilli d’anciens textes sacrés sanskrits, ainsi que des écrits millénaires découverts en Russie – lettres d’amour, actes commerciaux, pense-bêtes ou traités de paix. Citons encore des galets enveloppés d’écorce servant à lester des filets de pêche, retrouvés chez les Palafittes au bord du lac de Neuchâtel, et le büchel, une trompe musicale suisse fabriquée en épicéa cerclé de peau de bouleau.
Les mystérieuses poteries ornées
Il est pourtant un usage plus surprenant. Lara tourne entre ses mains un pot noir ébène orné d’un motif en zigzag couleur ivoire. « Il fait délirer ce décor, avec ses allures très exotiques », lance Giovanni. De près, on reconnaît l’écorce de bouleau à ses lenticelles. La céramiste a confectionné une série de ces poteries spécifiques du Néolithique suisse. Les vestiges, issus de la première moitié du 4e millénaire, ont été retrouvés dans des sites lacustres en Romandie et dans la combe d’Ain (Jura français). Seuls les tourbières et les sédiments des lacs ont pu conserver les matières végétales. L’artisane s’est inspirée des publications et des fouilles : « J’ai récupéré de l’argile à proximité d’un ruisseau. J’y ai incorporé un dégraissant cristallin, du granite et du quartz concassés, pour donner un squelette aux pièces et rendre les poteries résistantes aux chocs thermiques. »
Après le façonnage et le séchage, elle a réalisé une cuisson au feu de bois, en atmosphère privée d’oxygène pour la couleur noire. Est venue ensuite la découpe de l’écorce blanche à l’aide d’un scalpel de silex. « L’ancêtre du découpage du papier ? », s’amuse Lara en référence à la tradition helvétique. Les reconstituteurs ont dû se mettre à deux pour le laborieux collage des décors. De toute évidence, ces poteries fines, qui ne peuvent ni se mettre sur le feu ni passer l’épreuve de la vaisselle, ont eu une fonction spéciale. Plats de fête, cadeaux de mariage, objets rituels ? Mystère.
La super-glue préhistorique
En parlant collage, comment faisaient nos aïeux sans gel instantané extra-fort ? Démonstration ! Au centre du jardin, le foyer préchauffé toute la matinée accueille désormais en son centre excavé un petit pot en terre cuite surmonté d’un grand couvercle percé. Le couple d’artisans bourre des lanières d’écorce de bouleau dans une jarre en argile née des mains de Lara, la retourne et la cale sur le couvercle qui fera office d’entonnoir. Autour de cet œuf géant est construit un nid de branchettes. Le prochain acteur entre en scène : le feu. « Il faudra une montée lente de la température en l’alimentant progressivement de bois, pour éviter tout choc thermique, puis une grosse flambée finale », explique Giovanni. Il jette dans l’âtre des déchets d’écorce blanche qui s’enflamment instantanément en dégageant une fumée âcre et noire : « C’est très pratique d’en avoir dans son kit d’allume-feu, ça fonctionne même mouillé. »
Grâce à sa teneur en bétuline, très inflammable, ce matériau a probablement sauvé la vie de plus d’un humain préhistorique. Le feu dansant se met à lécher la poterie au sein de laquelle la magie opère. Avant de découvrir le résultat, petit tour vers un paradis à bouleau.
En quête de nos racines
« Un petit coin de Canada ! », s’enthousiasme Giovanni devant la tourbière des Enfers. Entre les jeunes bouleaux par centaines et les buissons de callunes s’étale un épais matelas de sphaignes brodé de fines tiges de canneberge. Au centre de ce bijou, un étang empli de potamots invite à l’introspection. Pourquoi avoir choisi cette voie de l’archéologie expérimentale ? « Ça fait du bien, lance Giovanni. Je crois que ce sont des gestes importants, inscrits dans nos gènes d’animal manuel. Une grande partie de notre cerveau est dédiée à nos mains. » Lara ajoute : « Connaître les ressources de son environnement et occuper ses mains donne un profond sentiment de tranquillité, d’autonomie et donc de liberté. Imaginer comment ont vécu nos ancêtres à partir d’objets conservés par miracle nous connecte à eux. » À la question de leur relation à la nature, ceux qui étaient d’heureux sauvageons dans leur enfance se réfèrent à Philippe Descola, pour qui la nature n’existe pas. « Ce mot, c’est ce qui nous sépare du reste, précise Giovanni. Chaque plante, pierre, animal est une personne avec une réalité propre et une façon de s’exprimer. Même si ça ne les tue pas, je préfère récolter l’écorce sur des bouleaux morts, ou alors je demande et remercie. » La jeune femme précise : « On travaille avec tous les règnes : végétal, minéral, animal… ça remet l’humain dans le cercle du vivant et non en dehors. » Cette vision animiste est aussi celle de nombreux peuples racines qui les inspirent tant.
Le concentré de bouleau
Retour au foyer éteint. Les expérimentateurs soulèvent la grande jarre. « Ouaaah ! » Dans le creuset encore fumant, une flaque noire d’encre est née : le brai. On comprend pourquoi le bouleau – Betu en gaulois – a donné son nom au bitume, mais la parenté avec l’asphalte de nos rues reste sémantique. « C’est quand même mystérieux, le noir qui est extrait du blanc », songe Lara. Plus prosaïquement, c’est la pyrolyse : par la chaleur et en l’absence d’oxygène dans la chambre en céramique, les écorces claires se sont partiellement liquéfiées en goudron aromatique. Giovanni saisit le pot de colle et y ajoute une part égale de résine, qui fait office de durcissant. Sous un rayon de soleil apaisant, accompagné par le doux chant de bouvreuils, il applique la masse visqueuse à l’aide d’un bâton sur une pointe de flèche en silex qu’il a ligaturée à une hampe de bois. En plus d’emmancher des outils, ce goudron servait aussi à recoller la poterie cassée. Pour les deux artisans, ce mélange a « l’odeur de la Préhistoire ». En 2023, des recherches ont démontré que la fabrication du brai de bouleau a débuté par Néandertal il y a 200 000 ans… bien avant Ötzi. Certains archéologues avancent que cette matière – paraît-il aussi adhérente que les colles bicomposants modernes – est la substance de synthèse la plus ancienne jamais fabriquée par un hominidé. Un procédé qui nécessite des capacités cognitives avancées, qu’on pensait être l’apanage de sapiens…
5 faits incroyables à connaître sur le bouleau
Guérisseur
La recherche a confirmé les pouvoirs du polypore du bouleau (Fomitopsis betulina). D’antiviral à neuroprotecteur, ce champignon en forme de galette a peu à envier à son hôte lui-même. Le bouleau est utilisé depuis des siècles en médecine traditionnelle pour son écorce fébrifuge. Et pour ses feuilles, ses bourgeons et sa sève diurétiques et drainants permettant de calmer l’arthrite ou l’eczéma. Depuis, la science a prouvé le potentiel pharmaceutique énorme de la bétuline et ses dérivés contre l’inflammation, le diabète, les troubles cardio-vasculaires, et même le cancer et le VIH en conditions de laboratoire.
Nourrissant
Presque tous les peuples ayant côtoyé le bouleau ont goûté à son écorce interne en période de disette et bu son abondante sève au printemps, parfois transformée en vinaigre, vin ou sirop… Un chirurgien français écrivait en 1826 : « L’eau de Bouleau est l’espoir, le bonheur et la panacée des habitants riches et pauvres, grands et petits, seigneurs et serfs. » En effet, ses minéraux et acides organiques aideraient l’organisme à se remettre de l’hiver. Aujourd’hui, cet élixir miraculeux vit un regain d’intérêt porté par le marché florissant du bien-être.
Sacré
Divers peuples ont fait du bouleau un symbole de pureté et de lumière, un arbre de vie, de mort ou de renaissance. La présence de son écorce claire a été découverte dans des sépultures parfois vieilles de plusieurs millénaires, suggérant d’éventuels rites funéraires. Certaines traditions sibériennes encore vivantes le placent au milieu de la yourte. Cet arbre cosmique serait une passerelle vers les mondes invisibles pour les chamanes, dont la transe est parfois induite par l’amanite tue-mouches, compagne mycorhizienne du… bouleau.
Utilitaire
S’il finit aujourd’hui souvent en contreplaqué et pâte à papier, le bois clair et souple du bouleau a connu des destins plus trépidants : skis et raquettes scandinaves, poupées russes, sabots solognots… Encore au début du XXe siècle, ses ramilles se muaient en balais de rue – la ville de Paris en utilisait annuellement plus de 300 000 – ou en fagots pour rosser les cancres à l’école, autrement dit leur donner une bonne bioulée.
Nettoyant
Des boulettes de brai de bouleau porteuses de marques de dents ont été retrouvées dans plusieurs fouilles de villages néolithiques en Europe centrale. La piste d’un chewing-gum pour l’hygiène buccale est très probante. L’authentique chiclette préhistorique antimicrobienne n’était pourtant pas si loin des versions modernes. Le xylitol, cet édulcorant non cariogène qui entre souvent dans leur composition, est extrait, entre autres, de l’écorce de bouleau.
Cet article est extrait de la Revue Salamandre
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