Bienvenue dans l’ère du Pyrocène
Les incendies incontrôlables se multiplient dans l’hémisphère Nord. La faute au réchauffement climatique, que les humains ont attisé avec leurs machines nourries par la maîtrise chimique du feu, dernière étape d'un long apprentissage.
Un astronaute qui quitterait notre planète pour voyager dans le système solaire serait sûr de ne pas voir une chose : un feu. Oui, la Terre est le seul endroit connu à abriter la vie, mais aussi des incendies…
« La Terre est une planète de feu, la seule que l’on connaisse. Et elle a du feu, car elle a de la vie. La vie crée l’oxygène dont a besoin le feu ; la vie crée et arrange le combustible nécessaire. Même la chimie du feu est de la biochimie : le feu détruit ce que la photosynthèse a construit. Depuis que la vie existe sur Terre, le feu aussi », écrit magnifiquement Stephen Pyne, historien du feu, dans un article intitulé La vie au Pyrocène.
Avant l’arrivée d’Homo sur la planète, les incendies étaient beaucoup moins fréquents qu’aujourd’hui. Sans jets nonchalants de mégots par la fenêtre d’une voiture ou, pire de craquage volontaire d’une allumette par un pyromane, qui pouvait allumer un feu ? « Les cas naturels sont relativement rares et sont causés par des éclairs d’orages secs, ou par des oiseaux qui transportent graines ou herbes enflammées. Ils sont en tout cas distants les uns des autres et font partie du cycle naturel », nous explique la philosophe Joëlle Zask, auteure de Quand la forêt brûle (Éd. Premier Parallèle, 2019).
Pyrite, précieux minéral
Le cycle naturel a été bouleversé il y a plusieurs centaines de milliers d’années — le débat fait toujours rage entre les paléontologues pour déterminer à quelle époque nos lointains ancêtres ont réussi à allumer eux-mêmes des foyers.
“On a utilisé le feu pour se réinventer, puis on a réinventé la Terre avec lui.
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« La seule chose que la vie ne fournissait pas pour faire du feu, c’était l’allumage. Ça a changé avec l’apparition de l’être humain qui a fini par pouvoir allumer un feu quand il le voulait. Nous sommes devenus des créatures uniques qui maîtrisent le feu. On l’a utilisé pour se réinventer, puis on a réinventé la Terre avec le feu », analyse Stephen Pyne, qui a nommé cette nouvelle ère le Pyrocène.
Avant même que des Néandertaliens ne maîtrisassent l’allumage, il y a environ 400000 ans, selon une nouvelle découverte réalisée en Angleterre en décembre 2025, les humains préhistoriques transportaient des tisons pris sur des feux naturels. Déjà, cette utilisation opportuniste du feu a modifié les paysages terrestres. Car les braises transportées provoquaient parfois, par accident, des incendies, dont la fréquence augmenta peu à peu.
Lire aussi : 4 conseils pour maitriser son feu dans la nature
Puis, les choses s’accélérèrent avec la domestication du feu. Homo neanderthalensis et Homo sapiens apprirent à le faire naître à volonté à partir d’étincelles tirées d’un minéral : la pyrite. « La forêt méditerranéenne a coévolué avec l’usage anthropique du feu, comme la forêt californienne ou le bush australien. Pour réguler le paysage, les aborigènes ont allumé des feux de brousse depuis 60000 ans. Cela a entraîné des changements importants, comme peut-être la disparition de la grande faune, mais un équilibre avait été trouvé », juge la philosophe Joëlle Zask.
Maudite combustion
Cet équilibre entre l’humain et son environnement a été rompu à la fin du XVIIIe siècle avec la découverte de l’oxygène. D’objet magique, le feu est déconstruit en réaction chimique nommée combustion. C’est la troisième et dernière étape du lien entre Homo et le feu, selon l’historien Stephen Pyne : notre espèce ne se contente plus de brûler des forêts pour cultiver des terres, mais commence à brûler des énergies fossiles pour faire fonctionner ses machines, comme le moteur thermique.
Et c’est, paradoxalement, cette maîtrise chimique du feu qui est à l’origine de la multiplication des méga-incendies face auxquels nous sommes tant démunis aujourd’hui. Car la maîtrise ultime des flammes a provoqué le réchauffement climatique qui assèche la nature, qui s’enflamme toujours plus facilement.
Il n’existe pas de définition précise des mégafeux : ils brûlent des superficies immenses et sont incontrôlables. Le terme a en tout cas été forgé en 2013, ce qui illustre bien comment, depuis une grosse décennie, le réchauffement climatique s’est accéléré. Et avec lui, les catastrophes naturelles.
Ces incendies de très grande taille ne cessent de survenir aux quatre coins du globe, et semblent chaque fois battre de nouveaux records, comme cet été dans les Landes, en Gironde, dans le Var, mais aussi en Espagne ou en Grècem. Ces catastrophes n’ont pas fini de se multiplier. Une étude de l’Université de Harvard prévoit ainsi leur doublement, voire triplement, d’ici 2050 aux États-Unis.
La chercheuse Joëlle Zask a observé les dégâts causés par l’un de ces mégafeux dans le Var au Cap Bénat en juillet 2017. « Quand le sol brûle comme ça, c’est impressionnant. La régénération naturelle est plus longue. Ce qui repousse en premier, ce sont par exemple des eucalyptus et des mimosas. Ce sont précisément des espèces qui vont entretenir les feux, car elles sont plus inflammables. La croissance des espèces indigènes méditerranéennes est à l’inverse plus lente. »
Landes disparues
Il n’y a pas que les vagues de chaleur à répétition qui rendent les forêts plus vulnérables face aux flammes. Les plantations en masse de résineux pour l’industrie du bois favorisent les méga-incendies en Europe.
L’immense forêt de pins des Landes sur le littoral Atlantique est par exemple tout sauf naturelle. Ce sont les pouvoirs publics qui ont transformé cet ancien marais en un massif de résineux de 1,3 million d’hectares suite à une loi impériale promulguée par Napoléon III en 1857. Pour nourrir l’industrie du bois, qui tournait alors à plein régime durant la Révolution industrielle.
Mais, avant d’être un marais, les Landes étaient recouvertes d’une forêt diversifiée. Ce changement de paysage a été effacé des mémoires d’humains, mais le paléoécologue Adam Ali et son équipe ont exhumé des traces de cette ancienne forêt vieille de plusieurs millénaires. Leur objectif à travers le projet Fire-Landes : mesurer à quel point l’évolution des essences d’arbres entre en corrélation avec le développement d’incendies. Pour cela, son équipe enfonce des tubes dans les étangs et tourbières de la région pour récupérer des pollens et des sédiments organiques fossilisés qui renseignent sur les espèces d’arbres qui ont poussé là au fil du temps.
“La forêt était plus diverse il y a plusieurs milliers d’années
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« Dans les données préliminaires, on voit que la forêt était plus diverse il y a plusieurs milliers d’années avec des feuillus : ormes, noisetiers, chênes… qui sont moins inflammables. Pour la suite de nos travaux, on va utiliser des modèles de propagation des incendies selon les espèces, et on va pouvoir quantifier de manière plus objective cette inflammabilité », raconte Adam Ali. Cette forêt de feuillus a disparu il y a environ 500 ans quand les populations locales ont coupé davantage de bois, transformant en quelques générations les lieux en un paysage de bruyères.
« L’idée c’est aussi de dire : si on avait gardé telles ou telles essences qui poussaient là il y a 3000 ans quand des humains avaient déjà transformé l’écosystème, mais sans non plus planter une monoculture, quelle serait l’inflammabilité de la forêt ? », poursuit Adam Ali, qui est rattaché à l’Université de Montpellier.
Concrètement, le paléoécologue voudrait pouvoir présenter aux propriétaires locaux un ratio de feuillus à planter par hectare au milieu des pins. Pour diminuer le risque d’incendie sans mettre en danger la filière de bois locale. Mais, sur place, la résistance est forte. Après le grand incendie de la forêt de La Teste-de-Buch, ce sont des pins qui ont été replantés, comme avant. « J’ai fait une réunion publique où il y avait des propriétaires terriens et ç’a été un peu Las Vegas, témoigne Adam Ali. Ce n’est pas facile, si j’étais à leur place j’aurais peut-être fait la même chose. C’est un patrimoine légué par leurs parents, leurs grands-parents. Ils peuvent faire de la récolte au bout de trente ans avec l’optimisation agronomique. Ils se sont dit “ça a brûlé, j’ai au moins trente ans avant que ça rebrûle”, mais ils se trompent. »
*Cet article est tiré du hors-série nº5 de La Salamandre consacré aux forêts, disponible à partir de septembre 2026.
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