© Vincent Munier

Vincent Munier, le photographe se livre sur sa vision de la nature

Le photographe naturaliste et réalisateur du film La panthère des neiges Vincent Munier évoque sa vision de son travail et de l'environnement dans un long entretien avec Julien Perrot.

Le photographe naturaliste et réalisateur du film La panthère des neiges Vincent Munier évoque sa vision de son travail et de l'environnement dans un long entretien avec Julien Perrot.

Ce qui me plait dans la photographie animalière, même si c'est un peu naïf de dire ça, c'est le chemin pour accéder à un rêve.

Vincent Munier est l'un des photographes naturalistes les plus connus autour du monde, et particulièrement dans le monde francophone.

Depuis vingt ans, il réalise des reportages photo à travers le monde pour dévoiler la beauté et la fragilité de la nature sauvage. Il est notamment connu pour son dernier film La panthère des neiges, dans lequel il traque cet animal mystérieux en compagnie de l'auteur Sylvain Tesson.

Invité d'honneur du festival Salamandre 2022, Vincent Munier a dévoilé une très belle exposition photo nommée La forêt des ombres. Julien Perrot, fondateur de la Salamandre, en a profité pour s'entretenir avec le photographe.

Pourquoi passes-tu autant de temps dans la nature ? Qu'est-ce que tu y cherches ?

Je vais dans la nature parce que c'est nous, parce qu'on en a besoin et qu'on en fait partie. Ca m'est vital, c'est mon essence. J'ai la sensation de me sentir plus vrai, plus moi, quand je suis dans le sauvage où tout est à sa place. C'est intérieur, comme un apaisement, parfois tu as un sourire niais qui arrive, tu es heureux.

Je pense que c'est dans ma nature, avec mon père très engagé dans le combat écologique, on a tendance à voir avant tout ce qui ne va pas et broyer du noir. On a tellement d'exemples qui sont violents et durs par rapport au mal qu'on fait à la nature, que ces instants d'apaisement dans la nature sont difficiles à obtenir.

Tu as grandi dans les Vosges, tu as un père naturaliste et photographe, tu as donc marché dans ses pas ?

J'ai eu la chance inouïe d'avoir grandi dans une famille d'émerveillés de nature. On avait la forêt pas très loin, on s'y baladait souvent. On y bivouaquait souvent avec mon frère et ma sœur.

Mon père était passionné de photo, mais c'était un prétexte pour partager son amour pour le sauvage et défendre la nature. Mais la photographie nature est une passion de solitaire, et mon père avait parfois du mal à accepter que je le suive. Il avait plus d'espoir pour mon frère, qu'il a même appelé Sylvain en référence à la sylve, la forêt. Mais il n'avait pas trop accroché. J'ai alors pu suivre mon père. Puis on s'est séparés, pour se rendre compte que c'était génial de pouvoir vivre ça et le partager.

Pour moi, c'est vraiment important de se retrouver seul dans la nature. Avec quelqu'un d'autre, ce n'est plus pareil, on a un miroir en face de soi. Tout est décuplé quand tu es seul.

Donc suivre ton père à la trace, c'est finalement trouver ton propre chemin ?

Oui, mon père m'a en fait montré que c'était utile d'être solitaire. Parfois, dans la nature, on a la sensation qu'on est de trop. Quand on fait craquer une branche, on attend, on fait attention à son odeur, on suit son instinct. Quand on est à deux, c'est plus compliqué. De plus, j'adore être confronté seul en communion avec la nature. C'est pour ça que j'ai fait un livre qui s'appelle Solitude. Toutes les émotions sont décuplées, que ce soient les angoisses, ou même la grande joie. C'est mon père qui m'a inculqué tout ça. Mais on se retrouve quand même pour se raconter nos affûts, et ces échanges sont géniaux.

Il y a donc le moment de la solitude, après il y a le partage.

Mon père faisait déjà ça à l'époque. Il partageait ses photos sur diapositives dans les villages alentour. Il parlait de l'utilité du renard et de la diversité des oiseaux. Je fais aujourd'hui la même chose, mais au début, je ne pensais pas en faire mon métier. J'ai été complètement happé par cette passion très tôt, mais je n'imaginais pas en vivre. Je trouve cela assez paradoxal de vivre de cette passion, on ne devrait pas en soutirer de l'argent. Parfois, ça me pose question.

C'est quand même devenu mon métier. Ce côté artisan me plaît. Souvent, on me dit artiste, mais non, je n'y crois pas. L'art est dans la nature. J'ai juste un regard singulier, un peu aiguisé pour figer ces moments de poésie qu'il y a dans la nature. Je ne crée rien, je me vois plus comme un interprète, un artisan, qu'un artiste.

Il y a le regard, mais aussi le temps passé dans la nature.

Sylvain Tesson, avec qui j'ai passé beaucoup de temps en affût, en parle très bien. Le temps devient un luxe qu'on a de plus en plus de mal à gérer.

Qu'est-ce qui a changé ?

On est trop sollicités, il y a trop de tout. J'ai la sensation qu'il y a trop de beaux livres, de belles photos, de bons films. On est submergés et on oublie de vire. On vit presque par procuration. Parfois, on oublie de savourer et contempler. L'affût est une technique qui permet de se poser et ralentir. On retrouve une part animale qui a disparu, on a les sens aiguisés. Sylvain Tesson en parle très bien dans le film La panthère des neiges.

Cette grande aventure de La panthère des neiges avec Sylvain Tesson s'est faite en combien de voyages au Tibet ?

Il y a eu huit voyages, le premier en 2008. C'est né de mon idée de voir les yaks sauvages. J'ai toujours été attiré par ces animaux emblématiques du paléolithique, comme les bœufs musqués en Arctique. C'est l'écho primordial de la préhistoire dont Robert Hainard parle très bien. Un de mes rêve serait de croiser un mammouth ou un rhinocéros laineux.

Le yak sauvage m'a donc emmené au Tibet, puis tout s'est fait petit à petit. D'abord, une trace de gros félin, puis les discussions avec les nomades qui confirment la présence de la panthère des neiges. Tout s'est fait de fil en aiguille jusqu'à l'observation de cet animal incroyable. C'est ce qui me plait dans la photographie animalière, même si c'est un peu naïf de dire ça, c'est le chemin pour accéder à un rêve, en l'occurrence la panthère. C'était la même chose pour le loup arctique. On n'aurait pas vu la panthère, le voyage aurait été tout aussi savoureux. Il y a toute la quête, le jeu d'indices et la progression qui est à mon avis aussi intéressante que le résultat final.

C'est d'ailleurs ce qui me chagrine dans le monde de la photo, qui s'est énormément démocratisé et qui est parfois victime de la surconsommation. On a très peu de temps, mais on veut quand même voyager dans tel pays pour photographier telle espèce. Ce n'est plus comme avant, maintenant tout est préparé et on est plus dans la saveur de l'instant.

Certaines personnes veulent faire des photos "comme Vincent Munier" et photographier les mêmes espèces que toi, dans les mêmes ambiances.

Tant mieux, je pense que c'est là qu'est la mission : ce n'est pas la photo qui est la plus importante, mais la manière dont on y accède. Cependant, il ne faudrait pas que la photo devienne un trophée pour les réseaux sociaux.

Comment vis-tu notre époque ?

Pour être sincère, avec difficulté. Il y a des angoisses croissantes et je ne vois pas forcément d'issues. Evidement, il y a des choses positives, mais c'est une période compliquée. C'est encore plus vrai en voyageant, on remarque que l'homme ne se rend plus compte de l'essentiel et à quel point on s'est échappé de nos valeurs premières. Cependant, d'être dans l'action fait un bien fou. J'ai qu'une envie c'est de reprendre mes projets pour les enfants. Mais parfois je peux être assez sombre et me dire "à quoi bon ?". Je voyage beaucoup moins, ça fait trois ans que je n'ai pas pris l'avion. J'étais aussi angoissé que ce film sur la panthère donne envie à des gens de faire la même chose et que se développe un tourisme de consommation qui ne prenne pas le même chemin progressif que j'ai pu avoir. J'ai besoin de parler de ces doutes. Je souffre aussi un peu de cette notoriété un peu excessive. Tout est relatif, cela concerne seulement notre domaine, mais ça m'est un peu difficile.

Quand ça ne va pas, il reste la forêt ...

C'est clair ! Tout le monde est sensible à ça. Dès qu'on sent que la nature est là cela fait inconsciemment du bien aux gens. Et il y a aussi du positif ! On souffre de voir un grand tétras disparaitre, mais je suis heureux de voir des chevêchettes partout de voir le loup qui revient. Je n'aurais pas imaginé entendre et voir le loup en France ! Même si c'est tellement difficile de voir la bêtise humaine autour du retour des grands prédateurs, cette non-acceptation de celui qui dérange. Malgré tout, le loup est là, c'est un symbole fort du sauvage qui malgré les obstacles y arrive. Il y a aujourd'hui plus de 500 loups en France, c'est très bien.

Retrouvez le travail de Vincent Munier chez les éditions Kobalann et dans le dernier hors-série de la Revue Salamandre S+ en vous abonnant.

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